A Singapour, pas de réseau, pas de boulot ? [Interview]

Que vous ayez le projet de partir à Singapour ou que vous soyez déjà sur place, en recherche d’emploi, vous vous penchez probablement sur la question du réseau : « Quels sont les réseaux qui fonctionnent ? » et « Que peut-on raisonnablement en espérer ? » sont au cœur de vos préoccupations ?  Vous avez raison. A Singapour, la question est cruciale. C’est le point de vue de Magali Croese qui accompagne bénévolement depuis plusieurs années, les chercheurs d’emploi francophones à Singapour où elle réside depuis près de 5 ans. Ex-DRH Asie-Pacifique d’un groupe multinational, elle a fondé un cabinet RH spécialisé dans l’évaluation et l’amélioration de l’impact social des entreprises.

Qu’est-ce qui vous a conduit à faire de l’accompagnement de chercheurs d’emploi ?

Magali C. : Je me suis investie dans le bénévolat quand j’ai réalisé que j’avais des compétences utiles pour faire avancer certaines causes, et notamment l’insertion professionnelle. Avec les années j’ai aussi compris que pour aider efficacement les individus, l’énergie, la positivité et la capacité à tester des solutions étaient tout aussi précieuses. Avec mon expérience des ressources humaines j’ai entrepris de créer une communauté de pratique autour de la recherche d’emploi à Singapour, avant tout pour libérer la parole et rompre l’isolement. J’étais moi-même en recherche d’emploi en 2014 et j’ai été particulièrement touchée par la détresse des conjoints d’expatriés face à un marché inconnu, certes, mais surtout face à la recherche d’emploi tout court. A Singapour, les étrangers n’ont quasiment aucune opportunité via le mode classique annonce/candidatures. Il faut aller chercher les besoins à la source, c’est à dire auprès des décisionnaires : les managers opérationnels. C’est pour cette raison que le réseautage est LE moyen de trouver un emploi.

Quels sont les réseaux efficaces ?

Magali C. : Notre communauté de pratique, le réseau solidaire WorkOn, s’est développée très rapidement et nous avons essaimé au sein de l’Association Française de Singapour (AFS) en créant le pôle AFS Pro qui organise maintenant depuis plus de 3 ans des rencontres et des ateliers pour les chercheurs d’emploi. Des participants ont même eu l’initiative de créer les ateliers JobSearch qui permettent à des groupes de jobseekers de se réunir régulièrement pour ouvrir le champ des possibles et maintenir la motivation. Nous avons aussi étendu la formidable initiative Activ’Action à Singapour ; au moins une personne de notre réseau se forme régulièrement aux ateliers de l’association et les anime, comme l’Activ’Boost.

Côté réseaux sociaux « Singapour Nanas » est un groupe Facebook très actif, qui regroupe 5800 membres et compte plus de 10 posts par jour mais il est exclusivement réservé aux femmes. « Singafrog », groupe Facebook également, est un forum d’entraide de francophones de 20 000 membres avec plus de 10 posts/jour. Ces réseaux sociaux sont un bon moyen de s’informer sur le quotidien et sonder si de bonnes âmes sont prêtes à répondre à quelques questions sur un secteur d’emploi spécifique (il y en a toujours !).

La Chambre de Commerce Française à Singapour (FCCS) a un service recrutement qui reçoit les candidats en entretien et diffuse des offres en ligne dans de nombreux secteurs. Elle organise également périodiquement des ateliers de formation pour les chercheurs d’emploi (LinkedIn et CV).

L’Association Française de Singapour (AFS) est aussi dynamique, et au-delà du pôle professionnel AFS Pro cité plus haut, elle organise des rendez-vous et des événements pour les Français sur place qui constituent de bonnes opportunités d’étendre son réseau.

Les réseaux alumni sont bien entendu à contacter ainsi que les associations professionnelles dédiées à un métier ou un secteur. Elles auront généralement un groupe LinkedIn ou Facebook actif. Il y a par ailleurs des réseaux de femmes, internationaux, qui sont particulièrement accueillants et positifs comme le Singapore Women Network (SWN, cf page Facebook) et PrimeTime (site internet).

Quelle est la difficulté majeure quand on cherche un emploi à Singapour ?

Magali C. : Travailler à Singapour nécessite d’obtenir un visa de travail. Ce visa de travail est demandé par l’entreprise qui vous emploie (excepté le cas particulier du visa PEP, ne pas hésiter à consulter le site du Ministère du travail qui est très clair). Les entreprises sont souvent frileuses pour demander un visa de travail car les niveaux de salaire exigés pour son obtention sont souvent plus élevés que ce qu’elles veulent offrir pour le poste en question. Ce visa est accordé uniquement à l’appréciation du dossier par les agents du ministère et il n’est pas rare qu’il soit refusé. La politique du pays est de plus en plus nationaliste en matière d’intégration professionnelle mais le pays maintient une proportion d’un tiers de travailleurs étrangers pour deux tiers de travailleurs locaux ce qui laisse tout de même pas mal d’opportunités. Parce que l’emploi se trouve par le réseau ou résulte d’une expatriation, les Français travaillent majoritairement dans des entreprises françaises. Les possibilités d’emploi dans les entreprises locales sont tellement minoritaires qu’elles sont à exclure, sauf peut-être dans les start-up qui ont dépassé la cinquantaine de salariés. Les entreprises étrangères en général, et pas uniquement françaises, sont une bonne cible pour un chercheur d’emploi francophone (qui parle anglais bien sûr).

Que vaut-il mieux : participer à des rencontres ou plutôt passer par les réseaux digitaux ?

Magali C. : A moins d’avoir une expertise particulièrement recherchée (et le pays va vite donc il faut se tenir au courant des tendances du moment sur le marché de l’emploi), il ne sera pas suffisant de se cantonner au virtuel.

LinkedIn est très utilisé à Singapour, il faut vraiment prendre le temps de travailler son profil, mais il demeure un outil de prise de contact. Rien n’est aussi efficace que la rencontre. Que la prise de contact soit virtuelle ou réelle il faut travailler sa cible. « Qui sont les décisionnaires du recrutement dans ma fonction ? » Contacter ses « pairs » permet surtout de s’informer sur le marché mais ouvre rarement des pistes concrètes. Il est important de contacter des niveaux managériaux qui ont soit le pouvoir de décision sur les postes soit l’influence nécessaire pour aider à étendre le réseau.

Tout le monde n’est pas armé de la même façon face à la recherche d’emploi. Certains postulants ont beaucoup d’atouts (une expertise recherchée, une expérience en Asie), ils peuvent se positionner assez facilement sur le marché de l’emploi singapourien après avoir contacté quelques professionnels de leur secteur (via LinkedIn bien sûr). Mais tous les candidats à l’expatriation ne sont pas dans ce cas de figure, loin de là. Pour la grande majorité des chercheurs d’emploi le challenge va être de rendre clair leur profil, de structurer une démarche de recherche et de maintenir la motivation tout au long du chemin. C’est là qu’interviennent les groupes d’entraide et les réseaux.

Avez-vous un conseil à donner à ceux qui travaillent leur(s) réseau(x) depuis la France ?

Magali C. : Chercher un emploi à distance restreint beaucoup de possibilités. On conseille aux personnes de venir sur place. Il est opportun de planifier un séjour d’environ 10 jours pour organiser des rencontres, les contacts ayant été pris en amont à distance via son réseau en France ou via LinkedIn. Pour les jeunes éligibles au VIE, c’est un statut qui fonctionne très bien à Singapour auprès des entreprises françaises, c’est peut-être d’ailleurs l’une des seules opportunités de poste qui peut être saisie à distance.

Mais s’il y a bien un conseil précieux c’est d’être totalement déterminé ! Pour avoir suivi personnellement plus de 200 personnes sur Singapour il y a un vrai travail de profilage et d’orientation de carrière à faire avant de se lancer sur le marché de l’emploi. Prendre le temps de faire son introspection, d’identifier ses compétences clés et de lister les types d’environnement et d’exposition qu’on est prêt à explorer facilite grandement l’amorçage de la recherche. C’est cette assurance gagnée qui permet de frapper aux portes avec aplomb et de rapidement cibler son créneau et les interlocuteurs clés.